Extrait d’un Mémorandum et Éloge funèbre
L’an de grâce 1796, ou l’an IV de la République française, une et indivisible.
À la mémoire de Dame Jeanne-Adélaïde, légitime épouse du Sieur Jean-Baptiste Bosanquet, négociant faisant commerce avec les Échelles du Levant, demeurant en la ville et port de Bordeaux.
Ladite Dame étoit douée d’une intelligence rare et singulière. Quoique placée, par l’état et le négoce de son époux, au milieu des richesses, des étoffes précieuses et des curiosités apportées des contrées du Levant, elle ne cessa jamais de porter une attention constante à la misère du bas peuple, cherchant autant qu’il étoit en son pouvoir à en adoucir le sort.
Elle observoit dans sa parure la décence convenable aux dames de sa condition, sans toutefois éprouver d’inclination particulière pour le faste. Le portrait que l’on conserve d’elle la représente en grand habit de cérémonie, parée moins selon son goût que suivant les exigences de son rang et les usages de la société.
Sa chambre, au contraire, ne renfermoit que les objets les plus simples : un clavecin de facture ancienne, une table à coiffer de peu de valeur, quelques rares joyaux reçus en présent, et plusieurs volumes d’histoires, de géographie et de langues étrangères venus des pays lointains.
On n’y voyoit ni ces ornements frivoles dont s’encombrent certaines maisons opulentes, ni ces automates ingénieux et coûteux dont s’amusent les personnes oisives. Elle possédoit une connaissance remarquable de plusieurs langues étrangères et conservoit, dans toutes les circonstances de la vie, une conduite mesurée et exemplaire.
Cependant, durant les fureurs de la Terreur et les poursuites des années II et suivantes, le Sieur Bosanquet et son épouse furent arrêtés et inculpés des crimes d’agiotage, d’accaparement des subsistances et d’intelligence avec les ennemis de la Patrie.
Il appert des mémoires du temps et des témoignages recueillis depuis que cette accusation fatale ne reposoit que sur une lamentable confusion d’identité, entretenue par la malice des dénonciateurs. Le nom dudit Sieur Bosanquet fut sciemment assimilé à celui du Sieur Jean-Baptiste de Lamothe, émigré et déclaré suspect, à la seule fin de rendre possibles la saisie de leur maison et la confiscation de leurs biens au profit de la République.
Les requêtes présentées en leur faveur ne furent point examinées avec l’attention requise. Les attestations de leurs domestiques, de leurs correspondants et de plusieurs négociants de Bordeaux furent écartées comme suspectes. Les registres du commerce, qui eussent suffi à distinguer les deux hommes, ne furent consultés qu’après l’exécution du jugement.
Jusqu’au moment où le jugement fatal reçut son exécution, Dame Jeanne-Adélaïde conserva la plus ferme constance. Elle répétoit qu’elle ne pouvoit croire qu’une injustice si manifeste demeurât longtemps cachée, et qu’elle remettoit son sort
« aux lumières de la Raison et de la Justice, qui ne s’éteindront point. »
Elle mourut sans avoir reconnu les crimes dont on l’accusoit, laissant pour seuls biens non confisqués quelques lettres, un livre de prières, deux volumes en langue étrangère et un mouchoir brodé de ses initiales.
Le nom du Sieur Bosanquet fut réhabilité plusieurs années après sa mort, lorsque les pièces originales de l’affaire furent retrouvées parmi les papiers d’un ancien comité révolutionnaire. Nulle réparation ne fut toutefois accordée à sa veuve, déjà morte avec lui, ni aux fidèles de leur maison qui avoient tenté de faire entendre la vérité.
Que leur mémoire soit conservée, non parmi les ennemis de la Patrie, mais parmi les victimes de l’erreur, de la convoitise et de l’injustice des hommes.
Fait et attesté d’après les témoignages des anciens serviteurs de la maison, les correspondances demeurées intactes et les mémoires de plusieurs habitants de Bordeaux.